Rencontre avec Takashi MORIEDA, scénariste culinaire

Publié le : 17/05/2016 - Catégories : MAGAZINE WASABI , MAGAZINE WASABI N°39 LES MANGA CULINAIRES

Chercheur en culture culinaire et photographe, Takashi Morieda a été conseiller sur la série Kareinaru Shokutaku (La table spectaculaire) de Kazuki Funatsu, dont le personnage principal est un spécialiste du curry. Une série qui a duré treize années (soit quarante-neuf tomes !) et pour laquelle il a fallu créer des centaines de recettes à base curry…

Par Ryoko Sekiguchi

Comment avez-vous commencé à travailler pour cette série ?

C’est l’éditeur qui m’a contacté. Dans un premier temps, il voulait savoir si j’accepterais que l’on utilise les recettes présentées dans mes livres sur le curry. Par la suite, il m’a proposé de travailler comme conseiller. C’était la première fois que je travaillais dans le domaine du manga. Je pensais que ce serait juste une contribution ponctuelle, je n’imaginais pas que cela pourrait durer aussi longtemps !

Comment avez-vous procédé concrètement, dans ce travail de collaboration ?

Au début, c’est l’éditeur et les dessinateurs qui me demandaient des idées lorsqu’ils en avaient besoin. Et progressivement, j’ai commencé à être impliqué plus en amont dans la préparation des épisodes, à proposer des idées quand il en manquait. Nous louions un studio de cuisine une fois par mois pour faire des expériences de curry originaux, suivant le thème de l’épisode. Je travaillais surtout avec l’éditeur, parce que le dessinateur, qui devait produire un épisode par semaine, était débordé de travail.

Une ou deux fois par an, nous partions à la recherche de plats insolites dans différentes régions du Japon, en Asie du Sud-Est ou en Inde. Je crois que ces voyages ont permis à l’équipe de comprendre pas mal de choses sur l’esprit et la variété du curry.

Finalement, en plus de la série de manga, nous avons aussi publié un livre de recettes de curry, avec les recettes que je réalisais. Vous y trouvez aussi bien la recette basique de la sauce curry que les plats originaux apparus dans le manga. On y trouve non seulement des currys indiens mais aussi des currys d’Asie du Sud-Est. 

Quel type de problème peut-on rencontrer lorsqu’on réalise un manga culinaire ?

Outre le fait de devoir sans cesse inventer de nouveaux plats, on est parfois confronté à certains tabous d’ordre religieux ou autre. Des tabous que le manga peut d’ailleurs contribuer à briser. Une fois, par exemple, le dessinateur a voulu traiter de la question du cannibalisme, mais on ne rigole pas avec ça !  Justement, c’était intéressant d’être amené à réfléchir à cet équilibre.

Avez-vous constaté des différences entre la réaction des lecteurs de vos œuvres et ceux du manga ?

Oui, de nombreux lecteurs du manga ont essayé de réaliser les plats présentés dans l’épisode, et ont posté leurs tentatives en ligne. Ce n’était pas le cas avec les livres de recettes.

Ces différences entre vos œuvres et les manga ont-elles eu des répercussions sensibles aussi en termes de ventes ?

Oui, là aussi, c’était incomparable. Avec mes livres de recettes, j’ai rarement dépassé une centaine de milliers d’exemplaires (ce qui est déjà beaucoup), mais cette série sur le curry s’est arrachée à des millions d’exemplaires. En réalité, il s’agit de deux lectorats très différents…

Vous n’avez jamais hésité à apposer votre nom sur un album de manga ?

Bien sûr que si ! Ne pouvant pas toujours tout contrôler moi-même, il est arrivé que certains épisodes, qui avaient été dessinés sans que je sois consulté, contiennent des aberrations au plan anthropologique… C’était parfois délicat de rectifier le tir.

 

Selon vous, quel autre dessinateur pourrait faire un très bon manga culinaire ?

Si Hergé vivait encore, je verrais bien Tintin en vadrouille dans l’univers de la cuisine…

D’après vous, pourquoi le manga culinaire connaît-il un développement aussi spectaculaire ?

Je ne crois pas que le manga culinaire soit particulièrement développé par rapport à d’autres thèmes. Seulement, le manga est devenu, comme la littérature, un univers à part entière. Dans un univers si complet, il est normal qu’on trouve un genre pour traiter de la cuisine. Comme vous le savez, le manga peut traiter de tout, depuis la Rome antique jusqu’aux écoles théologiques de l’Europe médiévale… Cela dit, si la cuisine a un atout, c’est d’être bien réelle, et de parler à tout le monde.

Quelles sont les séries que vous aimeriez faire lire à des lecteurs étrangers ?

Silver Spoon est idéal pour réfléchir à ce qu’est l’alimentation, l’acte de manger.

Faites-vous une différence entre le travail de conseiller pour une série de manga, et l’écriture d’albums pour enfants ?

Je suis parvenu à un stade où je considère que travailler dans le manga, écrire des livres pour enfants ou enseigner à l’Université, c’est œuvrer à un seul et même objectif ; à travers ces différents supports, j’essaie de donner aux gens l’occasion de réfléchir sur le sens de l’acte de manger, et sur ce qu’est une alimentation saine. 

Selon vous, quels autres genres culturels seraient de bons candidats à une collaboration avec la cuisine ?

Je pense que, même dans un film ou un feuilleton télévisé, dès lors qu’on montre une scène de table, il faudrait recourir à spécialiste, à un conseiller historique pour reconstituer les plats de telle ou telle région, de tel ou tel milieu. Il est aussi tentant de réaliser une cuisine d’époque, de remonter le temps… Le domaine des possibles est vaste, mais le problème, c’est que les gens ne pensent pas qu’une idée doit être rémunérée. A la télévision, on paie les vedettes, mais rarement ceux qui donnent des idées pour réaliser l’émission, alors que je pense que c’est plutôt l’idée qui est essentielle.

Quand vous songez au rapport entre les Japonais et la cuisine, constatez-vous un changement au cours de ces vingt ou trente dernières années ?

J’enseigne dans plusieurs universités, et dans mes séminaires, je demande aux étudiants de décrire ce qu’ils mangent tous les jours. La réponse est parfois stupéfiante : café et pâtisserie, coca-cola et chips, pas de petit-déjeuner, toujours des plats préparés, à la cantine l’éternel poulet-frites… Malheureusement, rares sont les étudiants qui ont une alimentation équilibrée.

Je participe à un groupe de recherche qui tient chaque année un colloque sur la culture culinaire. Ce qui revient souvent, c’est le constat qu’il existe au sein de la société deux groupes opposés dans leur rapport à l’alimentation : ceux qui se soucient de la qualité de leur alimentation et de la culture bio, et ceux qui cherchent simplement à se remplir le ventre. 

Bien sûr, la cuisine japonaise est entrée au patrimoine mondial de l’Unesco, mais je crois que cette promotion au titre de patrimoine culturel est née d’un sentiment de danger. Si la tendance actuelle s’accélère, nous ne pourrons bientôt plus transmettre la vraie cuisine traditionnelle.

Je pense que le manga peut aussi contribuer, à sa manière, à faire évoluer la conscience des lecteurs. Certaines séries, dont Oishinbo, ont joué un rôle pédagogique essentiel pour donner à réfléchir sur l’alimentation sous un angle différent.

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